Lydie GRILLON et Yann LE DOUSSAL vivent en Touraine à Chateaurenault où ils développent, dans un atelier monumental, une riche activité artistique.

Yann s'exprime par l'intermédiaire de la gravure et de la sculpture. Lydie introduit les volumes à l'aide de procédés inatendus.

 

 

 

L’écrivain n’entre pas dans l’atelier d’un artiste sans émotion. Invitation oblige mais, en pénétrant ces sanctuaires où des œuvres en puissance s’exercent à la naissance, ses pas sont feutrés. Chez Lydie GRILLON et Yann LE DOUSSAL, un bâtiment imposant où une ancienne industrie a laissé place à l’art, une intime résonnance m’accueille.

L’espace est vaste, mon regard tâtonne. Dans cette pièce aux proportions d’église, Yann trace en marchant des lignes invisibles. Tandis qu’il me parle, je rassemble mentalement les mots qui m’imprègnent. Un grand rouleau de linogravures se livre à notre échange. LE DOUSSAL les déroule en un geste aérien, comme on étend un drap sur un lit. Elles forment une longue série et mon âme de conteur, à l’écoute de leur créateur, s’en empare.

« Une gigantesque étoile-serpent de mer aux branches tournoyantes brasse les flots. Un homme, telle une figure grecque antique échappée d’un vase immergé, est pris dans leurs tourbillons. Il est en apesanteur dans un élément merveilleux où toute résistance est vaine. Il danse, son corps s’épanouit dans des entrelacs liquides. Suivant ses circonvolutions, une femme au fard éclatant et au collier altier retient son souffle entre ses lèvres. L’océan est tout entier dans son portrait, un océan de passion dont les courants forment sa chevelure empourprée et vivace, et l’homme tourbillonne à l’infini sous son regard hypnotique. »

J’imagine le geste du graveur, genoux à terre, une simple gouge entre les doigts s’insinuant sur la matrice. Mais à l’impression le résultat est éloquent, digne d’un chant homérique. « Une œuvre de jeunesse. », dira Yann en faisant mine de vouloir passer à autre chose. « Mon côté romantique. » ajoutera-t-il d’une voie faussement blasée qui trahira l’éternité d’un propos aux contours voilés de pudeur.

En me retournant je me sens soudain pris entre deux mondes. Au fond de la salle Lydie GRILLON s’affaire. Au-dessus de nous une charpente massive s’élève. Je marche lentement. Yann me montre encore quelques travaux en les pointant du doigt. Des esquisses sur bois, de larges dimensions, ou des planches entièrement travaillées dont des épreuves ont déjà dû être tirées.

Les motifs s’accélèrent. Des chevaux se cabrent, un homme combat un couple de lions, un autre est armé, il fait feu. Un motard noir sur une machine rouge vif, presque fluorescente, tonitrue une note vrombissante qui emplit l’atelier. Ce n’est plus un tableau mais un objet. La découpe est arrondie, les roues, le casque, le conducteur prenant son virage, penché, à la limite de la chute, l’œuvre glisse, presque anachronique, sur le plancher.

Sans changer de décor, l’ambiance se fond d’un autre temps. La mesure le dispute à la démesure, sans bruit, comme une évidence. Des solutions dans leurs fioles, des pigments dans leurs bocaux, des liquides embouteillés prouvent le souci du mode préparatoire. Autour, rangées ou disposées au mur, les œuvres de Lydie GRILLON accrochent mon regard. Un silence étouffé s’en dégage et l’artiste, guide discret de son univers, ne le rompt que parcimonieusement. Quelques mots suffisent, ses « Évanescence » parlent pour leur créatrice.

Dans l’une d’elles, une femme se prépare au bain. Ses mains lissent ses cheveux, sa blancheur s’offre à la nature. Elle est assise, jambes repliées, et s’exprime en une naissance du corps conscient de sa fragilité. Des plantes l’environnent, leurs branches balancent leur quiétude molle. Parfois un disque plein remplace la figure. Œuf ou naissance à venir, c’est une lune-mère qui accouche du céleste dans une sphère irradiée propageant ses reflets liquides, son plasma vital. Savant, un ésotérisme archaïque place des éléments fondamentaux, oubliés, qui remontent à la surface de l’expérience intelligible et qui, telles des empruntes, s’impriment en creux sur la surface matérielle de son média où nous retrouvons le travail de la gravure.

Lydie ne s’arrête pas au plan, qu’elle abandonne pour le volume. Ses gravures, par un procédé lent, subissent une nouvelle étape pendant laquelle l’image se superpose sur un nouveau support, également de papier mais préalablement broyé avant d’être trempé. Une épreuve en cours sèche à l’intérieur d’un moule tubulaire. Dans cette chrysalide, l’ensemble se plie au temps et, métamorphosé, il en naît une image-objet, ou bas-relief.

« L’ Évanescence » se situe à cette frontière diffuse où se dissout le trait. L’encre se dilue dans l’épaisseur de son cocon et l’image primordiale se décharge d’une puissance primitive, éphémère, pour restituer ce qui en constitue l’âme. Dans cette accalmie des passions où la force est régénérée, un être plus conscient agit. De la disparition subtile de la brutalité du premier acte, l’épilogue est méditatif et, sous l’effet convexe de sa transfiguration, l’œuvre s’ouvre sereinement sur le monde extérieur.

  L’osmose entre le rythme passionnel de Yann LE DOUSSAL et l’intériorité silencieuse de Lydie GRILLON est sensible. Leurs techniques se croisent et fusionnent. Le corps onduleux du serpent de mer, le masculin, devient arborescence féminine ; la vitesse sublime la lenteur ; le silence est rehaussé par le jeu du batteur ; la lutte se désactive dans la méditation ; la lune éclaire l’étoile ; la figure déifiée de la femme guide le créateur, et l’homme au travail, devant sa muse éternelle, s’accomplit avec elle.

 

Michel POMMIER

Janvier 2012